Cadran déformé, contours brisés et symétrie abolie : le modèle Crash de Cartier semble bien porter son nom. Pas étonnant, donc, que cette montre singulière fascine autant depuis des décennies. Mais d’où vient-elle vraiment ? 

En matière de montres, nombreuses sont les rumeurs à circuler. Les amateurs d’horlogerie connaissent par cœur celle qui raconte que le modèle Baignoire de Cartier aurait à moitié fondu dans un accident de voiture — d’autres passionnés s’accordent à dire qu’elle aurait été inspirée par des peintures de Salvador Dalí, comme La Persistance de la mémoire (1931). Des histoires sans pourtant sans fondement, mais qui participent grandement aux mythes de ces bijoux du temps. La création de la Crash ne rentre pas dans ce folklore : elle serait en effet née d’une commande

Les prémices

Londres, 1966. Jean-Jacques Cartier dirige alors sa Maison éponyme. Autour de lui, le monde bouge : nous sommes à l’ère du nonconformisme, de la contre-culture et du refus de la norme. Plusieurs de ses fidèles clients, à l’instar de l’acteur anglais Stewart Grander (Scaramouche, Les Mines du roi Salomon, Le Grand Sam), lui réclament donc une montre pas comme les autres. L’homme d'affaires décide donc de transmettre la demande au designer Rupert Emerson. L’idée ? Reprendre la très populaire Maxi Ovale et la tordre en pinçant ses extrémités pour créer une déformation au centre. Oui, un peu comme si elle avait été victime d’un crash

Emerson propose alors plusieurs options, mais son commissionnaire n’est pas satisfait : il faut affiner. Le duo se met en effet d’accord sur un design élégant, bien loin des propositions morbides faites au début de la collaboration. La fabrication peut démarrer. Seul hic : contrairement aux modèles plus conventionnels, il faut bien plus que 35 heures de travail pour obtenir un boîtier. Mais l’atelier Wright & Davies relève le défi, façonnant avec soin les courbes et les angles impossibles. Le boîtier est ensuite transmis à Eric Denton, chef horloger de Cartier à Londres : il est chargé de l’assemblage, avec le mouvement, le cadran et le remontoir. Lors des premiers essais, il bute sur plusieurs problématiques — il semble compliqué pour ce cadran tout déformé d’indiquer l’heure, bien que ce soit sa fonction première. Douze tests plus tard, la Crash voit enfin le jour en 1967

Un modèle aujourd’hui iconique

L’un des tous premiers exemplaires sera vendu à Stewart Grander, celui-là même qui avait formulé la demande originelle. Il ne la gardera que quelques jours seulement, avant de la rapporter en expliquant que celle-ci est finalement bien trop extravagante pour le dandy londonien qu’il était. La Crash avait alors été affichée au prix de 1000 dollars seulement. “On aurait dû en demander plus. Mais à l’époque, on ne pouvait pas”, a expliqué Jean-Jacques Cartier bien des années plus tard, alors que les prix du modèle s’envolaient aux enchères. 

Depuis sa création, la Crash a été déclinée de nombreuses fois, tantôt sertie de diamants, tantôt façon squelette. Les bracelets, eux, se sont tout autant déclinés, offrant aux esthtèques la possibilité de faire évoluer ce modèle selon leurs envies — et leurs lubies. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir son prix dépasser les 80 000 euros aux enchères ou sur le marché de la seconde. Preuve, s’il en fallait une, que cette montre excentrique a encore de beaux jours devant elle.

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Écrit par

Alexane Pelissou
Journaliste passée par Vanity Fair, Alexane Pelissou a collaboré pour de nombreux médias — Le Monde, Vogue, ICON... Aujourd’hui autrice, elle travaille sur son premier roman tout en continuant d’écrire pour des projets qui la passionnent.

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